Sous la direction de Marie-Paule Vial, (Marie-Paule Vial, Pablo Jiménez Burillo, Dominique Lobstein, Annabelle Mathias, Guy Cogeval) L’Espagne entre deux siècles : de Zuloaga à Picasso, 1890-1920 (Paris, Musée de l’Orangerie, 7 octobre 2011- 9 janvier 2012)

par Corinne Cristini

Référence :
Paris, Rmn –– Grand Palais en coédition avec le musée d Orsay, 160 p. [70 ill.]

Ce catalogue s’attache essentiellement à mettre en avant la scission picturale entre les deux Espagne, l’Espagne folklorique, lumineuse, « blanche » de Sorolla et l’Espagne noire, tragique de Zuloaga, inspirée par le Greco et par Goya, et dont d’autres peintres de l’exposition tels José Gutiérrez Solana, Darío de Regoyos, Santiago Rusiñol se font l’écho. L’accent est mis également sur le cosmopolitisme de ces peintres espagnols qui ont noué des liens forts avec les artistes français, ce qui leur a permis d’introduire une véritable modernité dans leur technique, sans s’éloigner de leur sujet privilégié qui reste toujours l’identité espagnole.

Le catalogue s’ouvre sur les articles des deux commissaires de l’exposition Marie-Paule Vial, directrice du Musée de l’Orangerie (« Le temps pour un autre regard[1] ») et Pablo Jiménez Burillo, directeur général de l’Instituto de Cultura, Fundación Mapfre (« L’Espagne en 1900 : une Espagne, deux images[2] »). C’est ensuite le texte de Dominique Lobstein, responsable de la bibliothèque du Musée d’Orsay, qui rend compte de la présence des peintres espagnols dans les grandes expositions parisiennes de 1880 à 1910. Dans un second temps, le lecteur prend connaissance des œuvres en soi : plus d’une soixantaine de peintures qui vont de Zuloaga à Picasso en passant par Sorolla, Anglada-Camarasa, Nonell, Solana, Miró, Dalí et bien d’autres peintres dont Miguel Viladrich Vila, Joaquim Mir i Trinxet, Modest Urgell. Élaboré par Annabelle Mathias, un inventaire très détaillé de l’ensemble des peintures espagnoles du Musée d’Orsay relatives à cette période vient compléter ce panorama. Les annexes sur lesquelles s’achève le catalogue présentent aussi un intérêt particulier : il s’agit d’une chronologie qui met en évidence les grandes étapes de la vie artistique des peintres de cette époque et d’une bibliographie sélective les concernant.

L’objectif de cette exposition est de mettre en exergue une période de l’art espagnol souvent méconnue ou considérée comme mineure, alors qu’elle est le reflet de l’ambivalence qui caractérise l’Espagne à la fin du XIXe et au début du XXe, tiraillée entre un désir d’ouverture sur d’autres pays européens et la nécessité de conserver ses particularismes qui fondent l’essence de l’hispanité. Peut-être le contexte politique très sombre de l’Espagne du XIXe marquée notamment par la guerre d’indépendance contre l’occupation napoléonienne (1808-1814), les guerres carlistes entre 1833 et 1876, et la perte de ses dernières colonies en 1898, a-t-il occulté en partie la production artistique de l’époque. Parmi toutes les capitales européennes, c’est surtout Paris, symbole de la modernité et des avant-gardes, qui jouera un rôle clé auprès des artistes espagnols, notamment des peintres basques et catalans. Leur présence à Paris, notamment lors des salons, donne lieu à des échanges fructueux entre artistes français et espagnols. L’empreinte de la peinture espagnole dans l’œuvre de Gustave Courbet, de Théodule Ribot et surtout de Manet témoigne de cette interaction, ce que révèle également l’influence de Toulouse-Lautrec et de Gauguin sur des peintres tels que Santiago Rusiñol, Ramón Casas, Anglada-Camarasa et Picasso. Certaines œuvres rendent compte de ces amitiés fécondes ; citons par exemple les liens noués entre Francisco Iturrino et Matisse ou encore l’amitié entre Maurice Barrès et Zuloaga qui se reflète dans le tableau de ce dernier intitulé « Portrait de Maurice Barrès devant Tolède », écho à l’œuvre du Greco auquel les deux hommes vouent une profonde admiration. Mais cette ouverture aux tendances nouvelles, loin d’éloigner les artistes de leur nation, leur permet de « revisiter » en quelque sorte leur propre culture. La plupart de ces peintres, et Zuloaga en est la figure emblématique, sont les héritiers de cette matière noire, de cet art sombre qu’incarnent le Greco et Goya et que les symbolistes affectionnent tout particulièrement.

Marie-Paul Vial et Pablo Jiménez Burillo se sont attachés également à montrer comment se projettent dans l’art des questions fondamentales sur la nation espagnole, et ils ont mis en avant la scission des deux Espagne avant la guerre civile : l’Espagne noire de Zuloaga et l’Espagne blanche de Sorolla. Pablo Jiménez Burillo fait remarquer que l’image folklorique de l’Espagne, cette image costumbrista que les peintres donnent à voir à partir des années 1830 et jusqu’au début du XX, a aussi été nourrie et entretenue par le regard des voyageurs romantiques qui parcouraient alors la péninsule. Ce costumbrismo pittoresque serait à opposer à un autre costumbrismo plus profond, plus obscur, dit de veta brava[3] et qui s’inscrit directement dans le prolongement de l’œuvre de Goya. Il convient de rappeler que Goya était surtout connu à l’époque pour sa série des Caprices et pour ses estampes bien plus que pour ses Peintures noires qui seront pourtant les plus révélatrices de cette peinture mortifère. Le catalogue évoque ensuite les lieux d’exposition qui s’offrent aux peintres espagnols venus à Paris : avant 1900, il s’agit surtout de salons ; ceux-ci perdront de leur importance au début du XXe siècle au bénéfice des galeries. C’est encore les expositions universelles, notamment celle de 1889, qui deviennent des lieux de prédilection pour les artistes espagnols.

Cette exposition, en regroupant des peintres espagnols divers qui ont pratiqué leur art entre 1890 et 1920, révèle la richesse créative et souvent insoupçonnée de cette période, mais aussi l’importance des influences étrangères reçues et la fidélité à des modèles picturaux qui les animent, ce qui confère une unité au corpus.