Préface

par Sadi Lakhdari et Irina Enache Vic

Secret d’État, secrets de famille : à quelque niveau que l’on se situe, le secret joue un rôle fondamental pour l’individu ou la société et ne constitue certes pas un objet d’étude nouveau. De nombreuses disciplines s’en sont depuis longtemps préoccupées comme la littérature, la philosophie, l’histoire, la psychanalyse, les sciences politiques, l’ethnographie ou la sociologie. Il se manifeste dans de multiples situations réelles ou imaginaires en tant que métaphore du refoulé qui se dérobe à la conscience ou d’instrument de domination dans les rapports de pouvoir ; il relève aussi des mécanismes de défense de l’individu contre les interdits et la transgression de la norme sociale. Il joue un rôle essentiel dans la transmission ou plutôt le défaut de transmission entre les générations, réapparaissant tel un fantôme des placards familiaux.

La littérature, tous genres confondus, et à toutes les époques, s’est faite l’écho des préoccupations sociales, politiques ou psychologiques liées au secret. Mais qu’en est-il aujourd’hui, alors que les interdits et le refoulement se sont transformés avec l’évolution de la société et des moyens de communication ? Omniprésent dans les romans réalistes et naturalistes du XIXe siècle, le thème se retrouve encore au cœur de nombreux romans du XXe siècle et surtout des romans policiers dont on constate la prolifération depuis les premiers contes d’Emilia Pardo Bazán qui a inauguré le genre en Espagne. On peut continuer légitimement à s’interroger sur l’utilisation du secret comme ressort classique du suspens relevant du jeu entre auteur et lecteur, sur les faux secrets ou d’autres formes relevant du mensonge ou du silence elliptique, mais aussi sur la généralisation du genre policier qui semble contaminer presque toutes les fictions. Les séries télévisées doivent toujours centrer une part importante de l’intrigue sur des éléments qui relèvent de la fiction policière, sous peine de perdre une part importante de leur audience, jusqu’à 70 % selon certaines évaluations. Preuve de la permanence des attentes du spectateur ou du lecteur depuis des temps reculés, fondée sur une faible variation de la psyché humaine au cours des siècles. Selon une interprétation relativement classique, le lecteur satisferait, outre des pulsions sadiques évidentes, sa pulsion épistémophilique dans ce type d’œuvre où un mystère doit être dévoilé, un secret percé, une énigme résolue. Qu’en est-il aujourd’hui dans le roman contemporain espagnol ?

D’autres directions s’ouvrent également. Le secret relève du double jeu de la relation entre apparence et non-apparence, ce qui suppose une vérité cachée. Les mécanismes de défense utilisés par le sujet comme le mensonge, le silence, des apparences trompeuses, produisent des signes manifestes, des symptômes de l’existence du secret enfoui par les personnages ou l’auteur. Le secret concerne particulièrement les relations intersubjectives par les manipulations perverses auxquelles il peut donner lieu : excitation de la curiosité, frustration volontaire, etc. La tension qui se crée entre le sujet détenant ou supposé détenir un secret qu’il dévoile ou non, et l’autre qui ignore, sous-tend souvent l’intérêt du lecteur et fournit une riche source d’inspiration au créateur.

Le brouillage actuel entre l’espace public et l’espace privé, le dogme de la transparence qui se caractérise par un dévoilement de l’intime et une apparente impossibilité à conserver des secrets constamment étalés sur la place publique, ou plutôt sur les écrans, pour les personnages en vue se traduit par un désir de se montrer, de se dénuder à un point rarement égalé dans l’histoire de l’humanité. Comment le roman contemporain reflète-t-il cette tendance parallèle à la multiplication vertigineuse des images et quelles en sont les conséquences sur la construction des personnages ?

Le voilement ou le cryptage n’empêchent pas, bien au contraire, le dévoilement qui se fait à l’insu de l’auteur lui-même. Il pousse le lecteur à une intense activité de déchiffrage qui correspond à une herméneutique moderne quand on adopte les méthodes de la psychanalyse. Mais ce dévoilement est, on le sait bien, souvent un leurre, le secret cherché se révélant fuyant et peut-être inexistant. On pourra se pencher sur les rapports du secret et du mystère insondable qu’il a peut-être pour fonction d’occulter, mais aussi sur la nature de l’interprétation quand il s’agit d’auteurs qui ne semblent rien occulter des ressorts inconscients de la création ou encore dans le cas de l’autofiction.