Feld, Claudia et Stites Mor, Jessica (sous la direction de), El pasado que miramos. Memoria e imagen ante la historia reciente.

par Nadia Tahir
 

Référence :
Buenos Aires, Paidós. Estudios de Comunicación, 2009, 361 p.

L’ouvrage dirigé par Claudia Feld et Jessica Stites Mor, El Pasado que miramos. Memoria e imagen ante la historia reciente, s’inscrit dans le cadre de nombreuses recherches en sciences sociales sur le travail de mémoire et les conséquences judiciaires post-dictatoriales. Il s’agit d’une compilation de dix articles de chercheurs argentins et nord-américains qui tentent d’apporter une nouvelle approche sur les réflexions autour des rapports entre l’image et l’histoire du temps présent. Le régime militaire argentin (1976-1983) se distingue par l’importance de la clandestinité dans ses agissements. En effet, à la fin de la dictature, très peu de preuves matérielles ont été trouvées : peu de documents, certains centres clandestins de détention ont été détruits, d’autres ont subi des transformations pour mieux dissimuler leur fonction, et enfin, la plupart des victimes sont des disparus dont les corps ont été jetés à la mer ou enterrés dans des fausses communes ou dans des tombes anonymes. À cela s’ajoute l’absence presque totale d’images des faits. Celles qui y font référence ont été prises ou produites après la dictature ; très peu d’images ont été réalisées à l’époque. Face à cette constatation, les coordinatrices du travail se posent une série d’interrogations qui guident la réflexion des auteurs de cet ouvrage : « Quelle valeur donner à ces images ? Comment génèrent-elles des mémoires ou construisent-elles des sens dans la mémoire sociale ? À quel point permettent-elles de représenter les faits ? Quelles sont les limites, les obstacles et les entraves liés à cette représentation ? » (p. 28).

Des pistes de réponses sont esquissées dans tous les articles. Ainsi, Sandra Raggio et Claudia Feld, en évoquant le rapport entre la caméra et le témoignage, montrent comment les changements dans la télévision et le cinéma de fiction ont modifié les discours sur le passé dictatorial. Les travaux de Mirta Varela, Valeria Manzano et Lorena Verzero insistent sur l’importance du moment de production des images, mais aussi sur celui de diffusion qui contribue à leur instrumentalisation par des acteurs et des secteurs différents en fonction de leur période de mise en circulation. Les articles de Jessica Stites Mor et de Carmen Guarini ne parlent plus d’instrumentalisation, mais de détournements de l’image dans la construction d’un discours politique ou militant. La participation de Guarini – réalisatrice de plusieurs documentaires – à l’ouvrage ouvre alors une nouvelle porte dans la réflexion d’ensemble : elle est non seulement acteur, avec ses propres films, mais aussi témoin de la production des autres réalisateurs. Pour finir, Emilio Crenzel, Kerry Bystrom et Ludmila da Silva Catela étudient des images produites ou utilisées par des acteurs de premier plan de la dictature et/ou de la transition. Ces trois auteurs insistent sur le fait que les images ne sont pas seulement des supports d’une revendication ou de la construction d’un récit historique sur un passé violent. Elles deviennent des éléments à part entière du discours que ces acteurs veulent construire autour de la disparition dans le contexte politique, historique et social dans lequel elles sont diffusées. L’image et le texte doivent être associés pour constituer un discours. Ils sont donc complémentaires et ne peuvent être dissociés.

La quasi-absence d’images d’époque amène les auteurs de cet ouvrage à travailler sur des représentations. Contrairement aux nombreux travaux portant sur les images d’archives de la Seconde Guerre mondiale et des camps de concentration nazis, les images qui circulent en Argentine ne sont pas des « originaux ». Les nombreuses références à la bibliographie sur l’Holocauste mettent en évidence cette difficulté. Les auteurs décrivent toujours très minutieusement les supports sur lesquels ils travaillent, leurs contextes de production et de diffusion. Cette caractéristique essentielle à tout travail scientifique a d’autant plus d’importance dans l’ouvrage dirigé par Feld et Stites Mor que le rôle des images dans la construction d’une mémoire collective et d’une mémoire sociale en Argentine est essentiel. Quels que soient les supports sur lesquels elles se trouvent, les images liées au passé dictatorial et aux années 1970 en Argentine contribuent à la construction d’un récit sur le passé.

Dans l’introduction de l’ouvrage, Claudia Feld et Jessica Stites Mor signalent que l’objectif de ce travail était, avant tout, d’asseoir le statut de « l’image » comme « objet d’étude en soi » (p. 32). El pasado que miramos. Memoria e imagen ante la historia reciente est une réflexion remarquable sur la place que les chercheurs en sciences sociales doivent accorder à la production d’images, tous supports confondus, dans leurs études sur l’histoire du temps présent. Les coordinatrices nous montrent que la construction de discours sur le passé peut être constituée de représentations. Ces dernières deviennent un enjeu pour les acteurs de la transition : face à une société qui a refusé de voir ce qui s’est produit pendant la dictature, comment lui montrer que les faits ont eu lieu, sans pour autant l’accabler, et obtenir son soutien. En effet, pendant la dictature et les premières années de la démocratie, de nombreux discours ont circulé à propos de la responsabilité des militants de gauche et des militaires dans la violence qui a déchiré le pays. La parole des survivants et des proches de disparus a souvent été mise en doute. Les images, tous supports confondus, ont eu un poids d’autant plus significatif qu’elles servaient avant tout de preuves face à une société qui ne leur faisait pas confiance.

Toutefois cet ouvrage, comme le signale son titre, est avant tout un travail sur le présent. En analysant les productions cinématographiques, documentaires, artistiques, etc., sur le passé dictatorial, les articles donnent un aperçu très clair de l’influence de ce dernier sur la société argentine des années 1990 et 2000. Ils font volontiers référence aux discours politiques des secteurs dits de gauche qui, grâce à différents supports, donnent leur interprétation sur la violence des années 1970 et alimentent ainsi leurs discours présents. Ils montrent en quoi les films des années 1990 et 2000 contribuent aux discours qui mettent en relation les politiques économiques et sociales de la dictature et celles des années 1990. Enfin, en évoquant les photographies utilisées par les survivants des centres clandestins de détention et les proches de disparus, les auteurs révèlent en quoi ces outils très personnels appartiennent maintenant à la mémoire collective argentine. Les images ne sont pas une simple référence au passé, elles contribuent à la constitution d’une identité de la société argentine actuelle.