Bernard Plossu, Le voyage mexicain, L’intégrale 1965-1966 et Bernard Plossu, Le retour à Mexico 1970, Retorno a ciudad de México 1970

par Véronique Pugibet

Référence :
Images en manœuvre/Musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon, 2011, 271 p. et 112 p.

L’année 2011 devait être l’année du Mexique en France. Il n’en a pas été ainsi pour les raisons que l’on sait. Cependant de nombreuses manifestations ont pu être maintenues. C’est ainsi que le Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon a accueilli les photographies mexicaines de Bernard Plossu. À cette occasion, deux catalogues ont été édités, le premier est en réalité une réédition du Voyage mexicain 1965-1966 de 1970 avec des photographies inédites. En revanche, Retour à Mexico 1970 propose des photographies jamais publiées auparavant. L’exposition a donné lieu à une vaste rétrospective de 220 photographies en noir et blanc ainsi que 37 photographies colorisées grâce au procédé Fresson que le photographe affectionne particulièrement. Les photos ne sont pas légendées, mais les ouvrages sont accompagnés pour le premier de textes de J.-L. Fousseret[1], E. Guigon, S. Albiñana, D. Roche et des notes du photographe lui-même ; quant au second, il s’agit à nouveau de textes de B. Plossu puis d’E. Guigon.

C’est à l’occasion d’une visite en 1965 chez ses grands-parents installés au Mexique que B. Plossu vingt ans tout juste, découvre ce pays. Il n’est pas photographe mais a longuement fréquenté la cinémathèque à Paris. C’est l’époque de la fin de la beat génération et déjà flottent les prémices de l’ère hippie. Plossu ne restera pas longtemps à Mexico. Vite il partira arpenter le pays en toute liberté. À cette occasion, il fera de nombreuses rencontres dont témoignent les portraits d’amis avec qui il partagera une longue amitié comme Bill Coleman, Frank Wise, etc. Tous ces clichés témoignent de leur jeunesse, liberté, insouciance, de la sensualité et la beauté des corps au repos dans une sorte d’apesanteur à la plage, sur la route, dans des intérieurs divers.

Mais ce ne sont pas seulement ceux avec qui il voyage qui l’intéressent, ce sont aussi ceux qu’il croise, ceux qui le regardent et ceux qu’il regarde toujours avec respect. Ces portraits du quotidien témoignent d’une perception très personnelle et sensible, loin des sentiers battus où affleure habituellement l’exotisme. Tout est digne d’être pris en photo. C’est d’ailleurs pourquoi les thématiques sont nombreuses. Certes les photos à propos du voyage, de la route sont multiples : on y découvre divers moyens de transport : bus déglingués, l’arrière des camionnettes ouvertes sur des horizons sans fin où se trouvent le photographe, ses amis et les voyageurs locaux, voitures américaines -de l’intérieur ou de l’extérieur-, crevaisons sur les bords de route, buvettes… les chauffeurs conduisant ou posant fièrement à côté de leur véhicule, les routes sous divers angles, les vastes paysages traversés, animaux croisés en chemin.

Dans les villages, ce sont aussi des scènes de vie courante qui retiennent son attention, des discussions, des individus assis à même le trottoir ou appuyés contre des poteaux, des murs décrépis –telle cette fillette assise sur le trottoir et dont l’éclat de la robe blanche contraste avec le mur décati-, sur les bancs des zócalos, quelques marchés, des stands de nourriture ou bien encore des murs avec ou sans affiches annonçant des films ou des publicités pour de la bière, des constructions achevées ou non, des ruelles souvent en plongée. Il s’en dégage toujours une sensation de quiétude, de temps au repos, figé. Les enfants occupent aussi une place, qu’ils soient enfants de chœur à l’église, ou en sortent en courant comme si c’était l’heure de la récréation, ou bien encore une communiante en plan américain, cierge à la main, etc.

À Puerto Angel encore vierge de toute invasion touristique, on ne devine que quelques palapas la nuit ou le jour, avec des hamacs, des barques au loin, un paysan tirant sa mule chargée à contre-jour, les ombres semblant se traîner sur le sable avec en arrière plan, l’immensité de la mer, ses amis se baignant, allongés sur le sable, contemplant l’océan. On devine le sel, la brise, les grains de sable déposés sur la peau.

Son regard sur les Lacandons lors de l’expédition Zashen-Maax dans la jungle du Chiapas, fait preuve d’une extrême pudeur et d’un grand respect à leur égard, un flou volontaire apparaît sur certains clichés.

En ville, le photographe dévoile Mexico en pleine croissance, l’actuel Centro histórico autour de la Tour latino-américaine, du Palacio de Correos, de l’esplanade de la cathédrale – où deux femmes indigènes vendent de la nourriture tandis qu’une autre debout porte un enfant dans son rebozo et la présence du photographe à travers son ombre témoigne de sa proximité avec les sujets et objets photographiés —, les voitures américaines abondent mais on semble circuler dans cette ville d’alors. Des familles pique-niquent tranquillement à côté de leur automobile sur le terre-plein d’une avenue. Plusieurs photos témoignent de ses visites à la Lagunilla où l’on découvre objets – chaises, phonogrammes, luminaires — et vendeurs.

Enfin, l’art de Bernard Plossu lui permet aussi de faire preuve d’humour. Ainsi les photos consacrées aux charreadas montrent l’image classique des charros à cheval dans un certain flou, en revanche les enfants qui regardent de dos depuis l’extérieur à travers des interstices des barrières sont nets, de même une photo prise à ras du sol puisqu’il s’agit depuis l’arrière des gradins de souliers à talons blancs mais tachés de noir avec au-dessus un aperçu de robe blanche et à droite un charro en plan rapproché poitrine, souriant, fine moustache, chapeau, tenue impeccable, il apparaît à travers l’enceinte de la charreada.

Plossu est sensible à la poétique de la ville, aux murmures des murs et on savoure à nouveau son humour. Ainsi en vis-à-vis le catalogue publie une enseigne d’échoppe vieillotte pour « El Rey » « Reparasion de Bicicletas y trisiclos » (sic) dont les tarifs affichent 150 $mais 2 $ le dimanche ! Lequel rey est peint en homme préhistorique juché sur une bicyclette de l’âge de pierre. En face des écolières en uniforme lisent de dos des affiches de cinéma, la première à gauche annonce un film : El Rey de México. Ailleurs, s’opposent à nouveau une construction en éléments naturels (bois, roseaux et lianes) et en vis-à-vis un alignement de boutiques avec un envahissement d’annonces publicitaires sous forme de peintures murales, d’enseignes, d’énormes pots de peinture sur les toits, l’écrit prenant le dessus.

La couleur donne un effet de brouillard et de poésie sur un monde hors du temps. Ce sont les mêmes thèmes que ceux vus précédemment : au Chiapas, une femme en noir de dos contraste avec des murs où les portes et fenêtres sont encadrées de jaune, vert et rose tandis qu’ailleurs les murs bleus, blancs et ocre tranchent les uns par rapport aux autres. En contre-plongée du linge blanc étendu sur une terrasse se détache dans un ciel bleu foncé irréel où passent quelques nuages blancs.

Le retour à Mexico 1970, de la même taille que le précédent présente des photos en noir et blanc de format horizontal. C’est un véritable hommage aux Olvidados[2] de Buñuel. Plossu a arpenté les quartiers périphériques de Mexico ville en pleine croissance déjà, aux multiples constructions où commençaient d’affluer les laissés pour compte de la révolution. Il était équipé d’un grand angle de 24 mm et se rendait à chaque fois dans un faubourg différent. Plusieurs photos ne sont pas sans rappeler celles du repérage de Los Olvidados  à Nonoalco, Tacubaya et la plaza de Romita : étroites ruelles, eaux usées s’écoulant au milieu de ces rues non pavées, raccords sauvages aux postes électriques, lavoir et seau pour transporter l’eau, des enfants jouant sur le sol poussiéreux, un homme-tronc vendant des billets de loterie et enfin, des bandes de jeunes gens traînant dans les rues. Ces photos rappellent aussi celles de Rodrigo Moya, Héctor García ou Juan Guzmán. Mais ce qui frappe d’une façon générale c’est qu’en dépit de la pauvreté, des taudis, le photographe s’intéresse à la vie, aux humains comme cette famille posant alignée devant chez elle. Il saisit les individus en activité (des hommes tout sourire préparent une partie de dominos avec en arrière plan de pauvres cabanes), les femmes s’affairent autour du linge à étendre, plusieurs photos présentent de « petits métiers » (vendeurs de nourriture dans la rue, loterie, journaux, etc.) auxquels participent certes les enfants. Il continue de photographier les voitures américaines souvent en assez mauvais état. Il retransmet le rire et le sourire des uns et des autres, nombreuses sont les photos d’enfants espiègles. Jamais il n’y a trace de misérabilisme, quelques contradictions sont soulignées à travers ce qu’affichent des publicités posées sur les toits de bâtisses délabrées par exemple « Proteja a su familia » pour un crédit bancaire ou encore « Todo es más sabroso con Pepsi » et la réalité juste en dessous.

Ce retour au Mexique est centré sur un aspect de la réalité du pays à la différence du premier catalogue qui témoignait du choc qu’avait signifié cette rencontre décisive pour Plossu qui rentrerait en France avec la décision de devenir photographe. Il revenait transformé et c’est bien ce que permet le voyage qu’il chérit tant : « On croit qu’on va faire un voyage et c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait[3] ».

Référence :
Images en manœuvre/Musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon, 2011, 271 p. et 112 p.