Di Febo, Giulana, Ritos de guerra y de victoria en la España franquista.

Nancy Berthier
Références: Valencia, PUV, 2012

Edité pour la première fois en 2002, Ritos de guerra y de victoria en la España franquista de l’historienne italienne Giuliana Di Febo s’attachait à l’étude de la fonction des rites pendant la guerre civile et le franquisme et mettait en évidence la manière dont religion et politique s’interpénétrèrent pour fonder une idéologie sui generis, le national-catholicisme, qui fut le fondement du régime pendant plus de trois décennies. À partir d’analyses précises, l’auteur avait alors offert une approche pionnière et décisive dans la compréhension du franquisme, dont elle avait déjà offert un éclairant exemple en 1988 avec La santa de la Raza : Teresa de Ávila: un culto barroco en la España franquista, 1937-1962 (Ed. Icaria), un brillant opuscule depuis lors épuisé, qui éclairait la façon dont le franquisme avait récupéré le culte de Sainte Thérèse d’Avila.
La réédition actuelle de Ritos de guerra y de victoria en la España franquista, dix ans après la première édition, reprend et enrichit cette dernière, en intégrant les apports de l’historiographie récente du franquisme et du « débat historiographique sur la relation entre rituels et systèmes politiques » (p. 13). L’introduction qui contextualise l’ouvrage, en formule efficacement les enjeux et la problématique : « El anacrónico universo mítico-religioso originado por la ‘guerra-cruzada’ genera una macrorrepresentación de un nacionalcatolicismo fundado en la asimilación de la identidad nacional con el catolicismo conservador y tradicional, y al mismo tiempo la propia consagración de Franco como jefe providencial » (p. 14). L’auteur insiste sur l’originalité à ce titre de l’idéologie du franquisme qui ne se présente pas comme une « religion politique », à la différence d’autres régimes dictatoriaux.
À partir de ce cadre d’analyse, l’étude se divise en deux grandes parties : « Les rites de la guerre » et « Les rites de la victoire ». La première partie est naturellement la plus développée (94 pages) puisqu’il s’agit de démontrer que la guerre civile est le terreau qui secrète le national-catholicisme, à partir de la mise en place des premiers rites dont les principaux mécanismes seront reconduits ultérieurement. Giuliana Di Febo choisit, dans ce volet, de s’attacher à cinq grands aspects des rites de guerre, ordonnés en chapitres monographiques : la Croisade, la Vierge du Pilar, l’apôtre Saint Jacques, le Sacré Coeur et la figure de Sainte Thérèse d’Avila. L’assimilation de la cause nationale à la Croisade, très tôt au cours de la guerre, est à ce titre fondatrice car elle s’impose d’emblée comme un élément de cohésion et de mobilisation : le terme apparaît dans une circulaire pour la première fois très peu de temps après le soulèvement, dès le 31 août 1936, sous la plume de l’archevêque de Saint Jacques de Compostelle, avant d’être officialisé dans la lettre pastorale de l’évêque de Salamanque, Monseigneur Pla y Deniel, le 30 septembre de la même année. À partir de là, au fur à mesure des victoires de l’armée franquiste, se met en place un processus de légitimation du « Nouvel État » qui, au-delà de l’usage de la répression, s’emploie à organiser « la celebración de solemnes ceremonias litúrgicas y el relanzamiento de viejos cultos y otros más recientes » (p. 29). C’est dès cette époque que, selon l’auteur, se prépare l’hégémonie du national-catholicisme qui détermine un nouveau mode de relation « entre lo sagrado y lo político, reflejo de la interacción entre régimen e Iglesia » (p. 31).
Les quatre chapitres consacrés aux formes rituelles que revêtent le culte à la Vierge du Pilar, à Saint Jacques de Compostelle, au Sacré Coeur et à Sainte Thérèse, déclinent ensuite les principaux pôles autour desquels s’articulent les nouvelles liturgies du régime. Pour chacun d’entre eux, l’auteur met en évidence son lien au passé historico-religieux du pays et aux traditions, qui permet d’en comprendre la réactivation et l’efficacité symbolique dans le nouveau système de propagande. Elle décrit par ailleurs les principales modalités de fonctionnement de ces rituels, qui jouent tous sur un rapport au surnaturel dont la fonction, au final, est de démontrer le bien fondé de l’idée d’élection divine de Franco et, partant, de ses objectifs militaires : « la familiaridad de Franco con lo sobrenatural se impone en el imaginario colectivo gracias también al restablecimiento de devociones ‘barrocas’, entre ellas el antiguo culto de las reliquias que, en el caso de las denominadas ‘insignes’, refuerzan su poder carismático » (p. 89). Il s’agira là de l’une des grandes différences entre Franco et les dictateurs qui l’ont précédé du point de vue de son fonctionnement charismatique.
La deuxième partie de l’ouvrage, « Los ritos de la victoria » (47 pages), se situe dans le prolongement de la première, à la fois d’un point de vue chronologique (situation après 1939), mais aussi selon une perspective théorique dans la mesure où il s’agit d’étudier la manière dont l’édifice idéologique élaboré en temps de guerre, sans changer substantiellement de nature, va devoir être ajusté dans la nouvelle dynamique, à la fin du conflit armé. La victoire d’avril 1939 s’impose comme un événement clef, qui à la fois couronne un processus et en ouvre un nouveau : « La ‘Victoria’ se convierte en una cesura entre pasado y presente, en paradigma divisorio que indica un nuevo orden, una nueva manera de vivir que se sobrepone a la época precedente reorientando el mismo sentido del tiempo » (p. 98). Le premier chapitre de la deuxième partie met en évidence la manière dont les célébrations de la victoire, qui s’imposeront dès lors dans le cadre d’un calendrier commémoratif inchangé jusque dans les années soixante, visent à la fois à la « consécration » de Franco et à la « redefinición de una identidad nacional fundada en la visibilidad de la penetración del elemento confesional » (p. 117), au sein de laquelle, dans l’immédiate après-guerre, se fondent tous les soutiens idéologiques du régime, y compris les phalangistes. L’auteur met en évidence le caractère inamovible des rituels, fondés sur la répétition, et leur anachronisme dans une société qui, à partir des années soixante, commence à évoluer. Cet anachronisme éclate lors du centenaire thérésien de 1962, qui est étudié dans le deuxième chapitre, à l’occasion duquel est déployé tout un appareil de propagande dans une atmosphère d’intense mobilisation. Pendant une année entière (entre août 1962 et août 1963), la célèbre relique de Sainte Thérèse, conservée à Alba de Tormes depuis sa mort (« brazo incorrupto ») parcourt le pays afin d’en réactiver le culte. Les célébrations accompagnant cette pérégrination obéissent à des règles ritualisées, jusqu’au retour triomphal à Alba de Tormes, qui « se convierte en el espacio donde se realiza, para el imaginario colectivo, la fusión de las instituciones con lo sagrado » (p. 143).
Ce déploiement de moyens qui configure une sorte d’apothéose sera cependant aussi un point de non retour. Le dernier chapitre, intitulé « Epílogo. El nacionalcatolicismo como desviación del catolicismo », montre en effet que l’édifice se lézarde à partir du Concile Vatican II ouvert en octobre 1962 par Jean XXIII et qui allait oeuvrer à une profonde réforme de l’Église. L’auteur montre qu’à partir des années soixante, la réforme conciliaire modifie substantiellement les relations entre l’Église et le régime et devient un « detonante y estímulo de las tensiones ya presentes en muchos sectores del catolicismo español » (p. 145). Di Febo recense certains aspects de la rénovation qui s’opère au sein de l’Église espagnole, dont la nomination, en 1969, du cardinal Vicente Enrique y Tarancón, constitue l’un des signes les plus notables. C’est lui qui, d’une certaine manière, selon l’auteur, tournera la page du national-catholicisme avec son homélie du 27 novembre 1975 à l’occasion de la messe d’intronisation de Juan Carlos I comme Roi d’Espagne, par un appel à « la necesaria reconciliación entre todos los españoles ».
Cet ouvrage bref (157 pages de textes, assorties d’annexes) parvient de manière à la fois concise et précise, à partir d’un choix d’études de cas paradigmatiques, à faire pénétrer le lecteur dans la logique d’un régime dont la longévité est certainement en partie liée à la manière dont il a su très tôt tirer parti de traditions et de rites profondément ancrés dans les secteurs les plus conservateurs du pays qui lui ont permis –entre autres- de survivre sans peine à la défaite des régimes totalitaires à la fin de la deuxième guerre mondiale dans la mouvance desquels il se situait. Dix années après la première édition, Ritos de guerra y de victoria en la España franquista, s’impose désormais comme un classique. Le lecteur se plaît à imaginer une troisième édition qui intègrerait l’iconographie de ces rites de guerre et de victoire.