Berthier, Nancy et Sánchez-Biosca, Vicente (sous la direction de), Retóricas del miedo. Imágenes de la Guerra Civil española

Nadia Tahir

Référence : Madrid, Casa Velázquez, 2012, 289 p.

Dans leur introduction, Nancy Berthier et Vicente Sánchez Biosca établissent que, tout en se centrant sur la Guerre civile espagnole, l’ouvrage qu’ils codirigent est avant tout un travail permettant une interprétation plus générale du « rôle de la peur dans la vie politique » d’un pays. Il s’agit de s’intéresser à travers des images telles que des peintures, des photographies, des films de fiction ou documentaires, ou encore des publications journalistiques, à son utilisation éventuelle dans des « stratégies de luttes de pouvoir […] et d’instrumentalisation politique avec des résultats violents ». Puisque la Guerre civile espagnole a eu lieu pendant l’entre-deux guerres et qu’elle est, comme le signale plusieurs articles présents dans l’ouvrage, l’avant-propos d’un des conflits les plus violents du XXème siècle, l’ensemble des articles ici présentés contribue à la compréhension des conflits de manière générale.

Afin de couvrir un contexte historique ample, les travaux sont présentés autour de six axes qui suivent un ordre chronologique. Le premier axe regroupe les travaux de l’historien Eduardo González Calleja et du politologue Enzo Traverso. Leurs travaux constituent une forme d’introduction à l’ensemble de cet ouvrage. Ils s’intéressent d’une part à la diffusion de la peur dans la société espagnole au XIXème et au XXème siècle, et d’autre part, à cette même diffusion mais en Europe après la Première Guerre mondiale. Ils permettent par ailleurs d’introduire l’importance des études sur les images dans le cadre de travaux sur les conflits contemporains.
Cette première partie est suivie de trois axes qui reviennent sur des images, au sens large du terme, produites pendant la Guerre civile. Dans le deuxième axe, les travaux de Xosé M. Núñez Seixas et de Marta Núñez Díaz-Balart se centrent plus spécifiquement sur l’imaginaire qui se construit autour de la figure de « l’autre ». L’objectif est de montrer que la peur n’existe pas dans son propre camp mais dans celui de l’ennemi. Elle est alors utilisée pour humilier l’ennemi. Ainsi, Núñez Seixas revient sur la représentation de l’ennemi dans les deux camps, apparaissant dans des revues populaires sous les traits d’un étranger : le soldat de l’autre camp est alors allemand, russe, arabe. Dans ce sens, l’article de Mirta Núnez Díaz-Balart complète le précédent. En analysant des journaux républicains, elle montre l’importance des mots associés aux images dans le combat qui est mené contre la peur sur le champ de bataille. Il s’agit de maintenir le moral des troupes, mais aussi de manière plus générale celui de leurs familles et de la population.
Cette dernière est d’ailleurs au centre des articles qui constituent le troisième axe du dossier. Le travail de Pierre Sorlin s’attèle à la tâche difficile d’analyser quelles sont les représentations de la peur dans le quotidien de la population dépeinte dans les « noticieros ». L’auteur justifie ce choix par l’impossibilité de trouver des informations dans la propagande officielle. Ainsi, il nous permet de voir que toutes les formes de productions picturales n’ont pas été contrôlées par les deux camps et que le « noticiero » évoque, souvent involontairement, d’autres angoisses que la peur de la guerre, telles que la faim ou la peur de la vie après la guerre dans une Espagne en ruines. Ces peurs quotidiennes, loin du champ de bataille, sont aussi présentes dans l’article de Vicente Sánchez-Biosca qui analyse plus spécifiquement le film Rojo y negro de Carlos Arévalo. On retrouve ces mêmes peurs surtout dans les films de Rafael Rodríguez Tranche et de Santiago de Pablo. Ces deux auteurs s’intéressent à des cas particuliers : d’un côté, Madrid, symbole des villes bombardées, de l’autre, le Pays Basque et la singularité du rôle joué par le PNV. Dans les deux cas, l’objectif des autorités est d’obtenir le soutien de pays étrangers. Pour ce faire, l’utilisation de la représentation d’une figure emblématique est essentielle : il s’agit de celle des enfants–victimes de la guerre.
Cette représentation permet la transition avec les articles du quatrième axe qui s’intéressent aux productions iconographiques de la Guerre civile à l’étranger et plus particulièrement en U.R.S.S et aux États-Unis. Daniel Kowalsky et Francie Cate-Arries reviennent, notamment à travers le cinéma soviétique et le travail de l’artiste nord-américaine Ione Robinson, sur un aspect présent dans l’ensemble de l’ouvrage : le point de rupture que constitue la Guerre civile espagnole. Elle devient le symbole de ce dont est capable l’ennemi, de la lutte dans laquelle s’engagent de nombreux artistes et écrivains et des conséquences d’une violence qui va bientôt sortir des frontières espagnoles pour atteindre toute l’Europe.
Dans le cinquième axe, Giulana Di Febo et Ángel Llorente Hernández reviennent sur la période d’immédiate après-guerre et sur l’élaboration, à travers les images, d’un discours qui a longtemps perduré et perdure encore parfois en Espagne: celui sur les « vainqueurs » et les « vaincus ». Que ce soit grâce à l’analyse de célébrations dans la ville de Salamanque ou à l’étude de la propagande franquiste dans des peintures ou des illustrations, les deux travaux montrent de quelle manière les « vainqueurs » s’installent en terrain conquis. Comme le précise Llorente Hernández, la peur n’a plus à être représentée puisqu’elle est déjà bien installée.
Enfin, le sixième axe clôt cet ensemble avec le point de vue rétrospectif et la construction mémorielle de la Guerre civile à partir des années 1970. Comme le spécifie Nancy Berthier dans son article sur Carlos Saura, le manque, voire l’absence, de la « peur intime » dans les productions d’époque ne permet sa représentation que de façon rétrospective. Ainsi, plusieurs articles soulignent justement la persistance d’une peur, et même de plusieurs peurs. On relèvera le travail de Jacques Terrasa, avec l’exemple du documentaire Nosaltres els vençuts. Testimonis de la Guerra Civil i la posguerra a Mallorca (1936/1948) dans lequel des « vaincus » acceptent de parler soixante ou soixante-dix ans après les faits, bien qu’ils sentent qu’ils ne peuvent pas encore tout dire. Véronique Pugibet s’intéresse quant à elle aux images de la Guerre civile espagnole présentes dans les ouvrages scolaires français d’enseignement de l’espagnol. En effet, le manque de rigueur dans l’utilisation des images peut apparaître selon elle comme le reflet d’une peur de la guerre qui n’est pas forcément liée au cas espagnol. Enfin, le travail d’Antonio Monegal autour de l’absence de musée de la Guerre civile en Espagne est également à mentionner. Il revient là aussi sur un aspect présent dans de nombreux articles, mais qui, selon lui est flagrant dans le cas qu’il décrit: la peur d’ériger un musée souligne le sentiment de honte ressentie par le fait que la guerre ait été une Guerre civile.

Qu’ils soient le fait d’historiens, de politologues ou de spécialistes des études sur les images, les articles de l’ouvrage constituent un instantané de la période étudiée. Malgré des supports différents, ils apparaissent tous comme des représentations d’un événement marquant de l’histoire de l’Espagne, de celle de l’Europe et plus largement du XXème siècle. Dans le cas des représentations contemporaines, on peut imaginer qu’elles ont interagi à l’époque de leur diffusion. Il est, a priori, plus difficile que des représentations produites à des époques différentes, parfois dans des espaces géographiques très distancés, puissent le faire. Néanmoins, cette compilation d’articles permet des sauts dans le temps et dans l’espace. En effet, l’un des éléments les plus remarquables est sans aucun doute la capacité des articles à dialoguer entre eux pour mieux « cartographier la peur », pour reprendre une expression de Nancy Berthier.